La French touch est la house française qui a fait danser les clubs du monde entier à la fin des années 1990, de Daft Punk à Cassius. Ce courant musical marie boucles de disco, filtres et grosse caisse, et son nom sert aussi en France aux entreprises créatives.
- Naissance
- Les soirées house du Palace, à Paris, en 1987, puis le slogan « We give a French touch to house » imprimé en 1991.
- Sommet
- « Homework » de Daft Punk en 1997 et « Music Sounds Better with You » de Stardust en 1998.
- Son
- Des échantillons de disco et de funk, un filtre qui s'ouvre et se ferme, le tempo régulier de la house.
- Héritage
- Ed Banger et Justice au milieu des années 2000, puis une étiquette culturelle que reprennent musées, marques et entreprises de France.
Des soirées du Palace au slogan de 1991
La French touch puise ses racines dans les nuits parisiennes de la fin de la décennie 1980, quand la house arrive de Chicago et de New York. En juin 1987, Jean-Claude Lagrèze organise au Palace, à Paris, une soirée house où passent des DJ comme Laurent Garnier, Guillaume la Tortue et David Guetta. La musique house reste alors une affaire de quelques clubs et de radios libres, mais une génération de DJ français y découvre les disques importés d'outre-Atlantique, souvent introuvables chez les disquaires français.
Le nom du mouvement vient d'un objet promotionnel. En 1991, le label Fnac Music Dance Division, animé par Éric Morand avec Laurent Garnier, fait imprimer sur un blouson la formule « We give a French touch to house ». La phrase, écrite en anglais pour parler aux clubs étrangers, résume déjà le projet : faire une house française, reconnaissable, capable de voyager. Garnier et Morand fondent ensuite F Communications en 1994, l'un des labels qui structurent la scène.
D'autres structures naissent au même moment. Bob Sinclar et DJ Yellow lancent Yellow Productions en 1994, St Germain publie « Boulevard » en 1995 chez F Communications, entre acid jazz et deep house, et le duo Motorbass, formé par Philippe Zdar et Étienne de Crécy, sort « Pansoul » en 1996, un disque très joué par les DJ à l'étranger. Pour situer cette scène dans une histoire plus longue, la rubrique sur les origines de la musique électronique retrace ce qui précède la house, des pionniers du synthétiseur aux clubs de Detroit.
Homework et Stardust, le moment où la house française s'exporte
La French touch change d'échelle avec « Homework », le premier album de Daft Punk, sorti chez Virgin au début de 1997. Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homem-Christo y imposent une house filtrée, bâtie sur des boucles de disco et de funk, avec une boîte à rythmes Roland TR-909 au premier plan. Chaque clip compte autant que le morceau : Spike Jonze réalise celui de « Da Funk », Michel Gondry celui de « Around the World », et ces deux films courts tournent sur les chaînes musicales du monde entier, un succès que peu de disques électro avaient connu.
« Music Sounds Better with You », signé par le trio Stardust en 1998, devient l'autre symbole. Thomas Bangalter, Alan Braxe et le chanteur Benjamin Diamond construisent le titre sur un extrait de « Fate » de Chaka Khan ; le single dépasse les deux millions d'exemplaires vendus et sort sur Roulé, le label de Bangalter. Le trio n'enregistre aucun autre morceau, ce qui ajoute au mythe.
Les autres disques de la vague
La house française ne se résume pas à ces deux titres. Dimitri from Paris publie « Sacrebleu » chez Yellow Productions en 1996, Étienne de Crécy lance la série « Super Discount » la même saison, Alex Gopher sort « You, My Baby & I » en 1999 et Cassius, le duo de Philippe Zdar et Hubert Boombass, titre son album « 1999 ». Air, avec « Moon Safari » en 1998, montre une facette plus douce, proche du trip hop et de la pop orchestrale. Plusieurs de ces disques figurent dans la sélection des dix albums de musique électronique à connaître.
| Disque | Artiste | Sortie | Ce qu'il apporte au son |
|---|---|---|---|
| Boulevard | St Germain | 1995 | Deep house teintée de jazz |
| Pansoul | Motorbass | 1996 | Basses lourdes et compression marquée |
| Sacrebleu | Dimitri from Paris | 1996 | Disco, easy listening et clin d'œil parisien |
| Homework | Daft Punk | 1997 | House filtrée et TR-909 |
| Moon Safari | Air | 1998 | Synthétiseurs vintage, tempo lent |
| Music Sounds Better with You | Stardust | 1998 | Une boucle qui pompe sous le compresseur |
| 1999 | Cassius | 1999 | House funk taillée pour les grands clubs |
Le son French touch : échantillon, filtre et compresseur
Le son de la French touch repose sur l'échantillonnage : quelques mesures de cuivres, de basse ou de voix tirées de vieux vinyles de soul sont découpées, mises en boucle et transformées. La house sert de cadre, avec un beat de grosse caisse sur chaque temps et un tempo autour de 120 à 125 pulsations par minute, une zone que détaille la page sur le BPM de la musique électronique selon les genres.
Le traitement compte autant que la source. La boucle passe dans un filtre passe-bas qui coupe les aigus puis les rouvre peu à peu, ce qui crée une montée sans ajouter d'instrument. Le compresseur, réglé fort, fait « pomper » l'ensemble au rythme de la grosse caisse : chaque coup écrase le reste du mixage, qui revient aussitôt. Ce va-et-vient donne aux morceaux leur respiration, et les producteurs l'appliquent sur des machines peu coûteuses, échantillonneurs, boîtes à rythmes et séquenceurs, souvent dans des home studios.
La musique électronique French touch se distingue ainsi de la techno de Detroit ou de Berlin, plus froide et plus répétitive. Elle garde la chaleur des disques qu'elle recycle, une mélodie qui reste en tête, et un goût pour le second degré : casques de robots, pochettes rétro, vision ludique de la culture club. Ce mélange explique qu'une part du public découvre la house par ces titres, sans jamais avoir mis les pieds dans un club.
Pourquoi un nom anglais pour un mouvement français ?
Le mouvement French touch porte un nom anglais parce que la presse musicale et les DJ étrangers l'ont adopté pour désigner cette house venue de France, reprenant la formule du blouson de 1991. En Angleterre, principal marché de la dance music à l'époque, l'expression permet de ranger sous une même bannière des artistes très différents, de la deep house de St Germain aux tubes filtrés de Daft Punk.
Les musiciens n'ont pas tous apprécié l'étiquette. Plusieurs producteurs y voyaient un raccourci commode pour les journalistes, qui gommait les écarts entre leurs démarches. L'expression a pourtant tenu, au point de passer dans le vocabulaire courant en France, où elle s'emploie au singulier et avec une majuscule à « French ». Le duo casqué n'a d'ailleurs pas inventé la French touch : la scène électro existait avant « Homework », avec les DJ du Palace, St Germain ou Motorbass, mais le duo en a signé le disque le plus vendu et le plus imité.
La seconde vague, d'Ed Banger à Random Access Memories
Après un ralentissement autour de 1999, la French touch revient au milieu des années 2000 avec une génération plus rock et plus saturée. Pedro Winter, alors manager du duo, crée le label Ed Banger Records en 2003 ; Justice y publie « † » en 2007, porté par « D.A.N.C.E. », et Kavinsky, Breakbot ou Mr. Oizo suivent la même maison. Une partie de la presse parle alors de « French touch 2.0 ».
En parallèle, David Guetta, Bob Sinclar et Martin Solveig visent les classements internationaux avec une house plus pop, tandis que Cassius et Étienne de Crécy poursuivent leur carrière. Le « Nightcall » de Kavinsky, sorti en 2010, gagne un public mondial l'année suivante grâce au film « Drive ». Le duo revient en 2013 avec « Random Access Memories », hommage à la disco qui avait nourri la French touch à ses débuts, récompensé par le Grammy de l'album de l'année en 2014. Daft Punk annonce sa séparation en février 2021, après près de trois décennies d'histoire commune. Leur parcours et celui de leurs successeurs se lisent aussi dans la liste des groupes de musique électro qui ont marqué le genre.
Au-delà de la musique : une étiquette pour l'art et l'entreprise
L'expression French touch déborde aujourd'hui largement la musique house. Dans le cinéma d'animation et les effets spéciaux, elle désigne le savoir-faire des studios et des écoles françaises, dont les diplômés travaillent pour les grandes productions internationales ; le studio parisien Illumination Mac Guff, qui fabrique la série « Moi, moche et méchant », en est l'exemple le plus cité. La mode, le design et les jeux vidéo emploient la formule de la même manière, comme un argument d'origine ; au cinéma, la presse étrangère parle aussi de French touch pour les effets visuels et la publicité.
Le monde de l'entreprise s'en est aussi emparé. Bpifrance Création consacre une page au mouvement French touch, qu'elle présente comme une bannière pour les entrepreneurs de l'économie créative, et des marques de vêtements reprennent le nom pour vendre des tee-shirts au ton cocardier. Bpifrance, la banque publique d'investissement, propose par ailleurs aux entrepreneurs des industries culturelles et créatives des solutions de financement, des prêts et un accompagnement de l'innovation : dans ce secteur, créer une entreprise française de la mode, du jeu vidéo ou de l'édition musicale revient souvent à revendiquer cette vision. Pour une entreprise française, l'étiquette sert à dire un style, une qualité de fabrication ou une créativité associée à la France, sans désigner un secteur précis.
Le monde de l'art et des musées a fini par consacrer la scène musicale d'origine. La Philharmonie de Paris lui fait une large place en 2019 dans l'exposition « Electro, de Kraftwerk à Daft Punk », et le film « Eden » de Mia Hansen-Løve, sorti en 2014, raconte la trajectoire d'un DJ de la scène garage parisienne pendant ces deux décennies. Radio France publie régulièrement des dossiers et des podcasts sur ce courant musical, la plateforme Google Arts & Culture lui consacre une exposition en ligne, et chaque réédition de ces disques devient un événement, signe que la French touch est passée du club au patrimoine.
Écouter la French touch aujourd'hui, par où commencer
Pour découvrir la French touch, le plus simple consiste à suivre l'ordre chronologique, celui de l'histoire musicale du mouvement. « Boulevard » de St Germain et « Pansoul » de Motorbass donnent le son des débuts, « Homework » et « Music Sounds Better with You » montrent le sommet, « Super Discount » d'Étienne de Crécy fait entendre la variante la plus dépouillée. Les albums s'écoutent en entier : les enchaînements et les intermèdes font partie du projet.
La seconde vague se découvre ensuite avec « † » de Justice et les compilations d'Ed Banger, puis avec « Random Access Memories », qui referme la boucle en revenant à une musique jouée par des musiciens de studio. Les playlists des plateformes de streaming regroupent souvent les titres sous l'intitulé « French touch », mais leur sélection mêle classiques et productions récentes qui n'ont qu'un lointain rapport avec le mouvement : mieux vaut partir des disques nommés plus haut et remonter vers les artistes qu'ils citent, de Chaka Khan aux producteurs disco des années 1970.




